Chez vous quel est l’objet qui a le plus de valeur ?
On donne tellement de sens au mot valeur : valeur sentimentale ? Valeur pécuniaire ? Valeur historique ? Intérêt intellectuel ? Je sais qu’ils ont énormément de valeurs et le dernier entré est souvent pour moi celui qui a le plus de valeur sur l’instant T. Il y en a un que j’aime particulièrement en ce moment sinon 2, j’ai un peu de mal à les départager ; Une pièce japonaise du XIXième siècle qui est tout en symbolique avec cette capacité qu’ont les japonais de se moquer d’eux-mêmes et de leurs divinités majeure. Et une pièce d’art contemporain d’un artiste français au talent multiple et au savoir certain qui a une côte internationale, Jean-Pierre Ceytaire.

Il a une table que j’aime particulièrement ; peinture sur bois découpé représentant une scène plutôt coquine, une intimité, des caresses. Un style particulier que possède cet artiste, les visages sont parfaitement reconnaissables et les visages masculins plus précisément. Les regards ne sont pas éteints, ne sont pas vides mais qui laissent au spectateur ou à l’acquéreur la possibilité de lui faire dire ce qu’il a envie. Rien n’est imposé dans la lecture de cette œuvre. La première lecture est évidente une scène, des baisers intimes mais au-delà quand on la détaille, on s’aperçoit que la relation du couple est étrange et ça c’est intéressant ! Ça semblerait de la douceur mais en fait pas du tout ; il y a une indifférence sur  ce visage féminin, il y a un regard absent chez cet homme, une gestuelle sûre et pourtant on dirait que tout ça n’est qu’un automatisme. Il n’y aurait-il pas un clin d’oeil sur le rapport amoureux ? Est-ce que ce n’est pas un rapport sans amour sincère ou juste une copulation ? Mais ce n’est que ma lecture, est-ce que l’auteur souhaitait cela ? A chacun son interprétation.

L’autre pièce que j’aime beaucoup est un okimono (sculpture décorative et symbolique) japonaise de fin de l’époque Meiji. Je l’aime pas seulement par la beauté de l’objet, de la qualité du matériau ou bien de la réalisation mais par l’intelligence, la drôlerie et la moquerie dont seuls les japonais sont capables envers eux-mêmes et envers leurs divinités.

Ici, on nous présente un vendeur ambulant au porte à porte tenant en mains 2 objets qui en s’approchant ne sont pas des baguettes mais des phallus en fait des godemichés ; un modèle simple qu’on appelle harigata et un modèle double qu’on appelle ryochidori et ce vendeur est sous les traits de n’importe quel vendeur ambulant mais à ses pieds il y a un petit rat blanc qui est une symbolique très importante. C’est le compagnon de l’un des 7 dieux du bonheur dans le panthéon Shinto. Et cette divinité est toujours accompagnée d’un rat blanc mais là ce dieu s’est déguisé comme le vendeur ambulant qui est là pour apporter un bonheur bien différent que celui qu’on rencontre habituellement. Et ce métier de vendeur de porte à porte existait depuis des époques reculées en Chine et au Japon. La notion de godemiché au Japon en particulier remonte à la nuit des temps. Il y avait une coutume que je trouve extraordinaire ; lorsqu’un seigneur partait en guerre, il offrait à son épouse  » l’objet de l’absence « . Au départ ce n’était qu’une symbolique dans les temps les plus reculés, il s’agissait d’une pierre par exemple enveloppé dans un textile et puis au fil du temps l’objet n’était plus symbolique mais fonctionnel avec le message très simple :  » Madame, n’allez pas voir ailleurs, en mon absence ne vous privez pas des joies de la vie «  plus intéressant  que la ceinture de chasteté (et encore si elle a vraiment existé !)

Pourquoi ?
Pour les deux visages extrêmes de la Table, je dirais de l’érotisme. Un visage extrême qui est celui d’un montré direct quitte à heurter à choquer. Une scène presque lambda dans la vie d’un couple mais c’est un montré direct. Plusieurs lectures pouvant être différentes.  L’autre objet à contrario est tout en symbolique, tout en caché, objet à système, objet à décrypter. Rien ne choque, on ne remarque que la beauté de l’objet. C’est en plongeant dedans qu’on découvre la face cachée. Et ça c’est un érotisme que je trouve fascinant, les objets à retourner, à système. Deux objets extrêmes mais avec la même qualité, la même intelligence, la même beauté.

Est-ce que ces objets ont une place particulière chez vous ?
D’évidence ces deux pièces ne sont pas destinées aux mêmes personnes. L’okimono japonais rentrera plus dans le cadre de la collection ou bien dans le cadre des personnes aimant le Japon puisque rien ne heurte, ne choque si ce n’est qu’à partir de la deuxième lecture qu’on découvre le vrai sens. Donc là je dirais un public large pas nécessairement averti, qui aime s’amuser des choses. La Table, elle, nécessite  d’avoir une vraie culture de l’érotisme. Où la placer ? À moins d’être très coquin, dans son salon ;), ce n’est pas évident ou alors dans un boudoir ou dans un fumoir (réservés aux messieurs à l’époque), un cabinet de curiosité où l’objet pourrait rentrer aisément.

Quelle est la relation que vous entretenez avec ces objets ?
Une question extrêmement difficile comme en tant que marchand. Je me refuse d’avoir une relation particulière à un objet sinon je serai dans l’incapacité de m’en séparer. Tout simplement, ils sont là c’est parce que je les aimes. Si je les aime au-delà “ du raisonnable ”, comme vais-je faire pour les vendre ? Alors c’est vrai que parfois je fais de la rétention de certains objets , certains vont rester chez moi, 3 jours, 3 mois, 3 ans jusqu’au moment où ils pourraient être remplacer par de nouveaux coups de foudre. Je suis obligé d’être infidèle avec mes objets, je ne m’autorise pas la fidélité avec eux sinon je ne saurai jamais m’en séparer…

Seriez-vous prêt à vous en séparer ?
Oui mais un OUI tempéré. Oui, je peux m’en séparer car je suis là en tant que marchand. Je ne peux pas faire de refus de vente. Mais il m’arrive parfois d’en faire un… Cela va paraître très prétentieux ce que je vais dire mais un objet ça se mérite !

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